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Hildegarde de Bingen

Connaissez-vous Hildegarde de Bingen?

Pour moi, ce n’est pas un nom inconnu même si je ne me suis jamais attardée pour savoir qui elle était.   On y fait référence chaque fois qu’on parle de santé globale et naturelle, un sujet qui me tient particulièrement à cœur.  J’ai entendu parler d’elle lors de mes formations en aromathérapie et en gemmothérapie. En gemmothérapie, par exemple, Hildegarde est la première à avoir parlé des vertus des bourgeons, ces premiers éléments du printemps emplis  de principes actifs : acides nucléiques, hormones de croissance, vitamines, oligo-éléments et minéraux bénéfiques en prévention et en curatif pour la santé de chacun.
Maintenant que je pratique le rire sans raison, je retrouve, ici encore, sa présence. Même si ce ne n’est pas en termes élogieux qu’elle aborde le rire, ça a éveillé ma curiosité. J’ai envie de la connaître un peu plus.  Je ne vous ferai ici qu’une brève introduction, histoire de vous donner l’envie, ou pas, de la découvrir au travers des nombreux ouvrages qu’elle a écrits ou qui parlent d’elle.

Hildegarde de Bingen est née le 16 septembre 1098, en plein cœur du Moyen Âge. Elle vécut toute sa vie au service des autres. Religieuse bénédictine mystique, elle entre dans les ordres à un âge précoce, elle n’est qu’une jeune adolescente lorsqu’elle prend le voile. Abbesse à 34 ans, elle voyage, prêche dans les cathédrales et les couvents. Elle compose des chants liturgiques, des hymnes, met en musique l’œuvre d’autres religieux.
Dès son plus jeune âge, dotée du don de voyance et de guérisseuse, Hildegarde obéit à une voix venue du ciel lui disant :  « Écris ce que tu vois et ce que tu entends »  et elle écrira de nombreux ouvrages.


Cette femme médecin sera considérée comme la première naturopathe d’Allemagne et l’une des plus renommées de son temps. Combinants éléments savants de grands auteurs, ressources locales de médecine populaire et visions, elle n’a de cesse de prodiguer des soins bienfaisants. Dans l’ouvrage « De la nature » où elle  décrit, selon une observation personnelle, pas moins 300 de plantes et une centaine d’animaux, Hildegarde indique les remèdes qui peuvent être obtenus à partir de chaque plante ou organe animal. Son approche globale et écologique du monde, ses visions mystiques demeurant indissociables, sont un véritable outil de connaissance pour cette grande dame.  Elle meurt en 1179 et laisse à la postérité de nombreux écrits.

«Du point de vue médical, alimentaire, environnemental, Hildegarde nous fait apprécier les vertus ignorées de ce qui nous entoure : plantes, animaux, herbes, bois. Sa lecture nous dévoile des possibilités insoupçonnées, des pouvoirs secrets, lesquels sont devenus fort étrangers à notre monde où tout est d’avance conditionné, emballé, choisi, trié. C’est un monde pourvu d’une vie mystérieuse dont elle  invite à scruter les arcanes.»
Régine Pernoud (1909-1998), “Hildegarde de Bingen, conscience inspirée du XIIe siècle”,1994.

Délaissée pendant des siècles, on reconnaît, enfin, son aspect visionnaire. La science d’Hildegarde, proche de la médecine chinoise, est réétudiée. Selon elle, quatre piliers, intimement liés les uns aux autres, sont garant de la santé : le corps, l’esprit, l’âme et l’environnement.

 «Lorsqu’un homme bâtit une maison, il y fait une porte, des fenêtres et une cheminée, de façon à entrer et sortir par la porte pour aller chercher ce qui est nécessaire, de façon à recevoir de la lumière par les fenêtres et de façon que, lorsqu’il allume du feu, la fumée sorte par la cheminée, pour que la maison ne soit pas noircie par la fumée. De la même façon, l’âme qui est installée dans le corps comme dans une maison envoie et reçoit des pensées comme par une porte, les regarde comme par des fenêtres et fait passer leurs forces vers le cerveau – de même que lorsqu’on allume du feu, la fumée s’en va vers la cheminée – afin que celui-ci les trie en les examinant.»
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«Il n’y a pas de maladies mais des hommes malades, et ces hommes sont intégrés dans un univers qui, de même qu’il participe à leur malheur, doit aussi prendre sa part dans la guérison ; ils doivent être soignés dans leur totalité, corps et âme, et, même si la nature peut et doit venir à leur aide, c’est bien souvent dans leur propre sagesse, leur modération, leur maîtrise d’eux-mêmes, qu’ils trouveront les forces qui soutiendront le processus de guérison».
"Les causes et les remèdes" - Hildegarde de Bingen - Millon Jerome Eds

Hildegarde nous invite à associer la nature pour entretenir la santé et à consommer des aliments “source de joie” comme le fenouil, la châtaigne, l'épeautre et le clou de girofle. Ces mêmes aliments sont recommandés par la naturopathie actuelle car  ils rééquilibrent nos organismes acidifiés par l’alimentation industrielle, la pollution et le stress. Hildegarde propose même une recette de biscuits de la joie, pour en avoir déjà goûtés, c’est délicieux.

Le rire pour Hildegarde?

En replaçant le décor, on s’aperçoit que si les cultures biblique et grecque différencient rire joyeux et naturel et rire méchant et moqueur, le Moyen Âge a tendance à mal distinguer la différence. L’Église de l'époque n’aime guère le rire, car il éloigne de Dieu, que l’on approche dans le silence. Pourtant le rire sera, plus tard, jugé, malgré tout nécessaire à l’équilibre de l’esprit humain, les moines du Haut Moyen Âge s'égayent en se posant des devinettes à résonance biblique   «Qui est né une fois et mort deux fois ?»*


Dans  «Les causes et les remèdes»,  au chapitre sur « Les larmes et les rires », Hildegarde prétend que l’harmonie des sons est une faculté innée, qu’il a été corrompu et s’est dégénéré sous forme de rires. Tout le contraire de ce que nous observons communément chez l’enfant, le développement de la voix chantée est postérieur à celui du rire, qui apparaît dès les premiers mois.


«Adam, avant la faute, connaissait le chant des anges et toute sorte de musique, et il avait une voix harmonieuse, comme celle d’un monocorde. À cause de sa faute, causée par la tromperie du serpent, s’est introduit dans sa moelle et sa cuisse une sorte de vent qui se trouve maintenant en tout homme. Sous l’effet de ce vent, la rate de l’homme se dilate, et, dans une manifestation de joie inepte, des ricanements et des éclats de rire en jaillissent.»
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«L’homme qui, sous l’effet de ses pensées, est emporté ici et là, facilement, comme le vent, a une rate un peu épaisse, et, pour cette raison, il est facilement dans la joie et rit facilement. Et, de même que la tristesse et la colère affaiblissent l’homme et le dessèchent, de même un rire sans mesure blesse la rate, fatigue l’estomac, et, par le mouvement qu’il crée, disperse les humeurs de façon anormale, dans toutes les directions.»
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«Le corps est secoué par la rire comme par les mouvements de la copulation, et, au moment de la plus grande jouissance, le rire fait jaillir des larmes comme le phallus fait jaillir le sperme. cette “folle jouissance” n'existait pas avant le péché originel. Il n’y avait ni rire, ni ricanement mais seulement “la voix des joies suprêmes”».
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«Le rire c’est comme le pet: c’est un vent qui, des moelles, parcourt le foie, la rate, l’entrejambe, et qui provoque des sons incohérent, semblables à des bêlements….»
Hildegarde de Bingen, Pierre Monat, Les causes et les remèdes, Grenoble, Jérôme Millon, 1997

Cet extrait du Nom de Rose, film de Jean-Jacque  Annaud (1986)  confirme la vision du rire au Moyen Âge.

Ces cours extraits illustrent parfaitement la vision diabolique du rire pour Hildegarde de Bingen. Même si je reste un peu sur ma faim, je suis toujours admirative de son approche globale et écologique du monde.


La  vie exemplaire d’Hildegarde de Bingen lui vaut d’être reconnue « bienheureuse » par l'Église catholique au XII° siècle, et qualifiée de sainte par le peuple depuis des siècles, c’est néanmoins une sainte, pour qui le rire est diabolique, qui sera, officiellement, canonisée par le pape Benoît XVI en mai 2012.

Sources :

Moyen Âge Passion,

Histoire du rire et de la dérision, Georges Minois, ‎History, 2000

Hildegarde de Bingen, Pierre Monat, Les causes et les remèdes, Grenoble, Jérôme Millon, 1997

*Lazare